Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 17:18

On retrouve dans le texte italien le style fluide, précis et suggestif de Pavese et dans cette page ses thèmes favoris : le retour au pays (Piémont), la solitude recherchée, cultivée même, la difficulté à vivre, la névrose, la tentation suicidaire.

Claude Ferrieux

 

J’arrivai à Turin sous la dernière neige de janvier, comme les saltimbanques et les vendeurs de nougat. Je me rappelai que c’était carnaval en voyant sous les arcades les étalages et les becs incandescents à l’acétylène, mais il ne faisait pas encore nuit et je marchai de la gare à l’hôtel en lorgnant à l’extérieur des arcades par-dessus les têtes. L’air cru mordait mes jambes et, fatiguée comme je l’étais, je m’attardais devant les vitrines, me laissant heurter par les gens, et je regardais autour de moi, ramassée dans ma fourrure. Je pensais que désormais les journées s’allongeaient, et que bientôt un peu de soleil ferait fondre cette neige maculée et introduirait au printemps.

Je revis ainsi Turin, dans la pénombre des arcades. Quand j’entrai dans l’hôtel, je ne rêvais que d’un bain brûlant, m’allonger et passer une longue nuit. De toute façon je devais rester dans la ville quelque temps.

Je ne téléphonai à personne et personne ne savait que j’étais descendue dans cet hôtel. Pas même un bouquet de fleurs ne m’attendait. La femme de chambre qui prépara mon bain me parla, penchée sur la baignoire, tandis que je bougeais dans la chambre. Ce sont des choses qu’un homme, un garçon d’étage, ne ferait pas. Je lui dis de s’en aller, que je me débrouillerais seule. La fille balbutia quelque chose, en me faisant front, secouant les mains. Alors je lui demandai d’où elle était. Elle rougit fortement et me répondit qu’elle était vénitienne. « Cela s’entend, ai-je affirmé, moi je suis turinoise. Tu serais contente de rentrer  chez toi ? »

Elle acquiesça  avec un regard qui en disait long.

« Alors comprends-moi car ici je reviens chez moi, lui ai-je dit, ne me gâte pas mon plaisir.

- Je vous demande pardon, répondit-elle, je peux partir ? »

Quand je fus seule, plongée dans l’eau tiède, je fermai les yeux, irritée d’avoir trop parlé alors que cela n’en valait pas la peine. Plus je suis convaincue qu’il est inutile de parler, plus il m’arrive de m’exprimer. Surtout entre femmes. Mais ma fatigue et une pointe de fièvre s’évanouirent dans l’eau et je repensai à ma dernière venue à Turin –pendant la guerre- le lendemain d’une incursion aérienne : toutes les tuyauteries avaient sauté, pas de bain. J’y repensai avec gratitude : tant qu’il y avait un bain dans la vie, cela valait la peine de vivre.

Un bain et une cigarette. Tandis que je fumais, la main à fleur d’eau, je comparai le clapotis qui me berçait aux journées agitées que j’avais connues, au tumulte de tant de paroles prononcées, à mes désirs compulsifs, aux projets que j’avais toujours réalisés et qui pourtant ce soir-là, se réduisaient à cette baignoire et à cette tiédeur.  Avais-je été ambitieuse ? Je revis les visages ambitieux : des visages blêmes, marqués, convulsés ; y en avait-il un seul qui se fût accordé une heure de détente ?  Pas même la mort ne calmait cette passion. Quant à moi, j’avais l’impression de ne m’être jamais détendue un instant. Peut-être vingt ans auparavant,  alors que j’étais une enfant et jouais dans les rues, attendant le cœur battant la saison des confettis, des baraques de foire et des masques. C’est peut-être à ce moment-là que j’avais pu m’abandonner. Mais à cette époque pour moi carnaval ne signifiait que manèges, nougats et nez en carton-pâte. Ensuite, par la frénésie de sortir, de voir et courir dans Turin, par les premières escapades dans les ruelles en compagnie de Carlotta et des autres filles, par la frayeur de nous sentir pour la première fois suivies, même cette innocence avait cessé d’être. Fait étrange. Le soir du jeudi gras, quand l’état de mon père s’était aggravé et le conduirait à la mort, j’ai pleuré de rage et l’ai haï en pensant à la fête que je manquais. Seule ma mère me comprit ce soir-là, elle me taquina et me dit de débarrasser le plancher, d’aller pleurer dans la cour auprès de Carlotta. Mais je pleurais parce que le fait que mon père allait mourir m’effrayait et m’empêchait intérieurement de m’abandonner au carnaval.

Le téléphone sonna. Je ne bougeai pas de ma baignoire car j’étais heureuse avec ma cigarette ; probablement au cours de cette lointaine soirée  je m’étais dit pour la première fois que si je voulais faire quelque chose, obtenir quelque chose de la vie, je ne devais me lier à quiconque, ne dépendre de personne, comme j’étais liée à ce papa importun. Et j’y étais parvenue. Maintenant tout mon plaisir consistait à me diluer dans cette eau et ne pas répondre au téléphone.

Partager cet article

Repost 0
Published by Editions Scalea - dans Partage de mes lectures
commenter cet article

commentaires