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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 02:05

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Brumes corses

Kentaro Okuba

Une fois n’est pas coutume, je présente ici un livre publié sur internet, qui est me semble-t-il destiné à toute personne qui souhaiterait comprendre l’esprit des habitants d’une petite île qui étonne toujours le monde.

Orrsanto, le narrateur, se propose de faire visiter la Corse à un petit groupe de touristes italiens, obligés d’attendre à Bastia que leur yacht, objet d’un attentat, soit réparé. Voici le fil conducteur d’un roman mystérieux, qui interroge autant le lecteur qu’il ne le fascine. On pourrait tout d’abord croire que l’enquête la plus importante du récit concerne l’identité des quatre touristes italiens, ou se prétendant tels. Mais en fait c’est la personnalité ambivalente du jeune insulaire, détective privé qui se camoufle, qui constitue l’énigme, l’énigme de la corsitude.

Rien n’est plus insaisissable que ce concept. D’aucuns en effet, formant la grande masse, identifient la Corse à une île gorgée de soleil et propice aux jeux estivaux, tant de la séduction que des plaisirs divers. Venus chercher rayons uv et crème solaire, ils s’en satisfont à merveille et ne voient rien d’autre que la plage.

Mais la Corse est avant tout une montagne, c’est-à-dire par nature un lieu inaccessible, où la rareté des récoltes et la dureté du climat créent des personnalités fortes, souvent austères. Ici, l’esprit n’est pas aux mollesses du farniente et au culte du bronzage. Le soleil est un ennemi héréditaire, dont on se protège, et la mer apporte depuis des millénaires les étrangers et les pillards. Connaisseur de la culture insulaire, Claude Ferrieux a donc déroulé son récit, justement intitulé Brumes corses, dans un monde où les limites se dissolvent, où le regard se brouille, à la frange des deux mondes, la Corse de l’intérieur, le littoral des touristes. Il nous dévoile les deux principes de la culture traditionnelle, la spia, la surveillance constante des autres et de leurs gestes, et l’invidia, la jalousie de ce que les autres possèdent et le désir de se mesurer à eux pour les dominer. Si mon voisin a acquis un nouveau 4×4, je répliquerai en achetant un BMW Cheyenne.

Pour l’auteur, la caractéristique psychologique du Corse se définit par sa schizophrénie culturelle, le fait qu’il est toujours scindé entre l’homme urbain et le paesanu, le villageois. Orsanto découvre que ces deux cultures, l’occidentale et la traditionnelle, coexistent en lui à son insu et qu’elles le placent dans un inconfort permanent. Pour mieux faire comprendre au lecteur ce phénomène déstabilisant, Claude Ferrieux propose une scène étrange et emblématique au cours de laquelle, le jeune homme fait cuire des figatelli dans la cheminée au mois d’août. Comme si, une fois retourné au village, l’été n’existait plus, comme si les figatelli, que l’on mange traditionnellement en hiver devenaient soudain un plat de saison.

Avant que d’être un bon thriller psychologique, Brumes corses témoigne de la disjonction absolue des deux mondes, et propose en creux une explication de la violence insulaire, de ces accès de fureur qui saisissent par exemple le jeune homme lorsque ses hôtes Italiens semblent partager avec lui une culture méditerranéenne, une langue italique.

 

« Cet homme [un cafetier corse] a manifestement été surpris et flatté qu’un étranger comprenne notre langue, et je dois avouer que, bien que ce ne soit nullement une découverte pour moi, j’ai eu ce même réflexe.

Maintenant je commence à en éprouver au contraire un agacement croissant, viscéral, qui deviendrait même une réelle exaspération. Aussi ai-je tronqué la conversation en exigeant un peu rudement l’addition. »

Brumes corses décrit un continent encore inconnu de l’humanité, celui de la tolérance. Dans le sentiment d’hospitalité, surgissent en permanence de tels mouvements d’humeur, preuves que l’âme humaine est toujours partagée entre l’envie de faire plaisir à autrui et la crainte qu’il ne finisse par imposer ses propres règles. Ainsi, ce roman quasi-identitaire ouvre-t-il à une question universelle : que savons-nous de nos racines ? Ou plus exactement, pouvons-nous accepter d’avoir des racines communes avec d’autres peuples, alors que nous nous sentons si intrinsèquement uniques ? Il n’y a peut-être pas de réponse évidente, nous dit subtilement Claude Ferrieux.

 

Claude Ferrieux, Brumes corses (muffura corsa), éditions en ligne Lettropolis : http://www.lettropolis.fr/Public/Olnitheque/Fiche.php?ID_Article=48link

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Published by Editions Scalea - dans Réflexion sur mon activité
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